La théorie Pixar
30 films en 30 ans : comment l'imaginaire Pixar se tisse à travers les générations
Trente films Pixar et une théorie fondatrice. Trois entités qui cohabitent, s’adaptent les unes aux autres et se croisent : les humains, les animaux et les machines. Au milieu de tout ça, des easter eggs trop présents pour ne pas avoir de sens intrinsèque, entre BnL (la firme qui pollue tellement qu’elle vire Carl de son pâté de maison dans Là-Haut et qu’elle envoie l’humanité dans l’espace dans Wall-E), Pizza Planet, ou encore le code “A113” qui apparait dans pas moins de 23 films Pixar (et parfois même plusieurs fois dans un même film).
La théorie Pixar (The Pixar Theory) a été formulée pour la première fois par Jon Negroni, qui lui a même consacré un livre publié en 2015. Depuis, de nombreux internautes se sont emparés de l’idée.
Mais au-delà de la question de sa véracité, la théorie Pixar révèle pour moi surtout autre chose : la place que ces histoires occupent désormais dans nos imaginaires collectifs. À force d’échos et de motifs récurrents, ces récits finissent par composer une véritable mythologie contemporaine : une “tapisserie”, comme la décrivent les youtubeurs Super Carlin Brothers (2,23 millions d’abonnés au 13 mars 2026). Le choix de ce mot est d’ailleurs révélateur : le mot “texte” lui-même vient du latin textus, qui signifie “tissu”. On peut alors imaginer les intrigues, les personnages et les univers s’entrelacer peu à peu pour former une seule et même toile narrative, à la manière des cycles mythologiques ou de la légende arthurienne.
La chronologie Pixar
Tout commence avec… la terre, l’air, l’eau et le feu. Dans Élémentaire (2023) on découvre pour la première fois une forme d’énergie se créer grâce à une réaction chimique (l’amour) : le premier “feu intérieur” dont fait référence Barley dans En Avant. Ces éléments sont l’ADN des émotions qui se déploieront dans tous les films suivants. Dans Élémentaire, les couleurs associées à Joie, Tristesse, Colère et Peur (les personnages de Vice-Versa) sont d’ailleurs exploitées. Le feu est rouge, mais on voit Flam régulièrement se changer en violet… Et Flack lui fait remarquer que c’est de la peur. Elle prend aussi un teint jaune quand elle est heureuse. Flack, quant-à-lui, est très émotif, comme toute sa famille, ce qui le rapproche de Tristesse.
Après cette histoire fondatrice, on embarque sur Terre avec Le Voyage d’Arlo (2015) qui raconte l’histoire de dinosaures. On aperçoit la “fameuse” météorite… qui évite la terre. Un coup de main du Communivers (Elio) ? On apprend ainisi que l’univers de Pixar a bien lieu sur notre planète Terre à un détail près : nous sommes dans une uchronie.
Avec le temps, les dinosaures ont pu évoluer bien davantage, allant jusqu’à développer une forme d’intelligence et des pratiques comme l’agriculture. L’histoire nous transporte alors vers une époque qui rappelle le Moyen Âge. C’est l’univers de Rebelle (2012), où l’héroïne Merida découvre l’existence de la magie. Elle y rencontre notamment une mystérieuse sorcière qui disparaît derrière une porte enchantée, dans une maison remplie de sculptures en bois. Nous y reviendrons.
Les années passent et on se retrouve dans les années 1950. Dans Les Indestructibles (2004), certains humains sont en fait des X-mens (lol)… ou en tout cas ont développé des super-pouvoirs. Ils sont minoritaires, mais les autres humains les apprécient et ont besoin d’eux. C’est une période marquée par la peur, où les super-vilains semblent surgir à chaque coin de rue. Buddy, plus connu sous son nom de vilain Syndrome, ne possède aucun pouvoir. Pour ressembler à son idole M. Indestructible, il se tourne alors vers la technologie et conçoit la première machine de l’univers Pixar : une intelligence artificielle… qui finit par se retourner contre lui.
Dans Les Indestructibles 2 (2018), les super-héros sont contraints de se cacher. On comprend aussi que des individus dotés de pouvoirs existent un peu partout dans le monde. Certains pourraient même s’être dissimulés ailleurs… par exemple en Italie, où des créatures vivent cachées dans la mer dans Luca (2021). On remarque d’ailleurs dans ce film la présence de poissons dépourvus d’intelligence particulière : dans l’univers Pixar, lorsqu’un animal est domestiqué, il semble perdre ses capacités cognitives.
Les années passent et dans les 90’s, l’histoire de Buzz l’Éclair (2022) est acclamé par le public et une nouvelle collection de jouets arrivent sur le marché (avec des piles alcalines produites par BnL !). Dans Toy Story (1995), apparaît pour la première fois une forme de vie chez des objets inanimés, que l’on peut interpréter comme une conséquence indirecte des expérimentations technologiques de Syndrome. Toy Story 2 (1999) suggère ensuite qu’il peut être dangereux pour les jouets de rester trop longtemps coupés des humains. On y remarque également que Razmotte, le chien d’Andy, ne semble pas doté d’une intelligence particulière — ce qui s’inscrit dans la logique de la domestication expliquée plus haut.
A l’inverse, dans Le Monde de Dory (2016) et Le Monde de Nemo (2003), les poissons font preuve d’une intelligence remarquable : ils ont leur école, un système immobilier, des routes… Ils ont eu le temps d’évoluer, puisque les dinosaures sont restés plus longtemps sur Terre que prévu et que les hommes les ont laissé tranquille ! Plusieurs scènes soulignent d’ailleurs l’ingéniosité de ces créatures : Dory et l’octopus parviennent à tromper un humain… et même à conduire un camion pour regagner l’océan. Ces films laissent également apparaître une certaine méfiance envers les humains qui polluent l’océan, qui capturent des poissons et les enferment dans des aquariums.
A la même époque de l’autre côté du globe, on observe pour la première fois une interaction entre un animal et un humain dans Ratatouille (2007) et c’est dans l’objectif de contrôler les humains !
Avec Toy Story 3 (2010), on comprend que les jouets ont déjà beaucoup vécu. Leur relation avec les humains est faite d’attachement… mais aussi de désillusions et de blessures accumulées avec le temps. Dans Toy Story 4 (2019), les jouets s’éloignent encore davantage du monde des humains et la frontière de la « vie » continue de s’élargir : une simple cuichette bricolée devient elle aussi un être à part entière parmi eux.
Avec Vice-Versa (2015) et Vice-Versa 2 (2024), Pixar explore les blessures et les émotions en plongeant littéralement dans l’esprit humain. Les films explorent les émotions, les blessures et la manière dont la mémoire se construit. Ils donnent presque à voir ce que pourrait être un cerveau humain qui se souvient. La question de la mémoire est aussi au cœur de Coco (2017). Dans cet univers, les morts ne disparaissent vraiment que lorsqu’ils sont oubliés. La disparition de Bing Bong dans la mémoire de Riley dans Vice-Versa trouve ici un étrange écho : c’est précisément ce destin que tente d’éviter Héctor, en demandant à Miguel de rapporter sa photo dans le monde des vivants pour qu’il puisse continuer à rendre visite à sa fille — avant qu’elle ne l’oublie et qu’il ne disparaisse à son tour. Avec Soul (2020), Pixar poursuit cette réflexion. Joe commence le film persuadé que l’essentiel est de laisser une trace, d’être reconnu et mémorisé comme un grand pianiste.
Elio (2025) ouvre un nouveau chapitre dans l’univers Pixar : le voyage interspatial et le Communivers. Pour masquer l’absence d’Elio sur Terre, le superordinateur Ooooo crée un clone d’argile chargé de prendre sa place, un double capable d’absorber ses souvenirs et de reproduire sa personnalité. A la fin du film, une certaine Julia répond à l’appel d’Elio. Difficile de ne pas penser à la jeune Julia passionnée d’astronomie que l’on apercevait déjà enfant dans Luca.
A la même époque au Canada, Alerte Rouge (2022) met en scène Mei, qui se transforme en panda roux, comme les femmes de sa famille avant elle : on reconnait le schéma de Rebelle, où la transformation en ours vient elle aussi bouleverser les liens familiaux.
Jumpers (2026) explore à son tour les relations entre humains, animaux… et machines. Mabel pénètre dans le monde animal et se heurte à l’animosité des espèces prêtes à “zigouiller” les humains qui empiettent sur leur territoire (qui polluent, donc). Au terme du film, elle découvre les recherches de sa professeure : un collier capable de traduire les pensées des chiens.
Ah… Mais quel autre film évoque une relation entre animaux et humains… où l’animal nourrit l’homme et où on trouve ces mêmes exacts colliers ? Dans Là-Haut (2009), Carl se voit contraint de céder sa maison à la société BnL, qui étend la ville et contribue à la pollution planétaire, menaçant la vie future. Il découvre que les animaux peuvent communiquer avec les humains et perçoit leur amertume face à ce monde abîmé. C’est ainsi qu’il rencontre son héros, Charles Muntz, et ses chiens Alpha, Bêta et Gamma… qui se chargent même de lui préparer à manger, comme Rémy a pu le faire dans Ratatouille.
La société BnL (que j’imagine, pour ma part, fondée par le maire de Beavertown, Jerry, dans Jumpers) est dépeinte dans WALL‑E (2008) comme un empire si puissant qu’il a pollué la Terre au point de mettre l’humanité en danger. Pour survivre, BnL mise sur un capitalisme absolu et exile les humains à bord de vaisseaux comme l’Axiom, probablement en partenariat avec DEVTECH, l’entreprise high-tech responsable des hypno-écrans dans Les Indestructibles 2. 800 cents ans après leur départ, ce qu’il reste de l’humanité vit dans un confort total, entièrement assisté par la technologie, et a complètement oublié ses origines terrestres.
Pendant ce temps, ce sont les voitures qui peuplent la Terre ! Dans Cars (2006), Cars 2 (2011) et Cars 3 (2017), les voitures sont les reines du pétrole (lol). Elles voyagent en Europe, au Japon, confirmant qu’on reste bien sur la même planète que les autres films Pixar. À cette époque, le monde fait face à une crise énergétique : l’essence est la seule source d’énergie pour les véhicules. Seuls quelques crabes et cafards semblent avoir survécu. Mais pourquoi ces voitures prennent-elles vie ? Peut-être est-ce une conséquence des mêmes dérives technologiques qui animent les jouets de Toy Story. Une autre hypothèse envisage que les humains ont collaboré avec le Communivers pour peupler la Terre de clones en argile de voitures reprenant les souvenirs de leurs propriétaires avant leur départ. Le clone d’Elio le dit lui-même : un clone se transforme en fertilisant à sa mort, un moindre mal pour une planète déjà polluée... 800 ans plus tôt, Steve McQueen aurait été une super star… tandis que le vrai Bruno Motoreau serait, selon la théorie, le père absent de Lorenzo dans Luca, d’où sa fameuse catch-phrase : “Silencio, Bruno !”
Au passage, dans WALL‑E, on voit que tous les humains n’ont pas embarqué sur l’Axiom : d’autres vaisseaux existaient ! Dans En Avant (2020), on comprend qu’on n’est pas tout à fait sur notre Terre : deux lunes flottent dans le ciel. Pourtant, les technologies y sont étrangement familières… presque trop. Et si les créatures d’En Avant étaient en réalité des humains ayant atterri là… il y a 800 ans ? On peut penser que le contact avec une autre planète a transformé les humains. La montagne du film évoque même la forme du vaisseau de l’Axiom, renversé et planté là depuis des siècles. Pour activer la magie, Ian doit puiser dans son “feu intérieur” — une énergie… littéralement élémentaire.
Retour sur la Planète Terre avec le retour de l’humanité et le retour de la biodiversité sur Terre (ce qu’on observe à la fin de WALL-E). Dans 1.001 Pattes (1998), on aperçoit l’arbre, qui n’était autrefois que la jeune pousse que Wall-E avait récupérée. Une fourmi déclare qu’elle se “sent de nouveau comme à 90 ans”. Cela suggère que les fourmis sont devenues plus robustes grâce à l’évolution et aux mutations génétiques dues à la pollution et au fertilisant alien encore ambiants.
Des années passent… et l’histoire nous mène à Monstres Academy (2013), puis à Monstres et Cie (2001). Les humains ont évolué… muté sous l’effet des radiations de BnL, et peut-être aussi après s’être nourris d’une agriculture enrichie par des produits… un peu extraterrestres ; un peu comme dans En Avant, où les humains deviennent elfes, centaures ou mandragores. Le problème ? Ils ont totalement oublié d’où ils viennent. À l’université des monstres, on leur a enseigné à tort que les humains étaient dangereux et venaient d’une autre dimension. La peur de disparaître et de voir leur histoire altérée a brouillé les pistes. Mais monstres et machines finissent par réaliser leur erreur : ces humains sont en fait leur seule source d’énergie, leur fameux “feu intérieur”, nécessaire à leur survie. Les machines interviennent alors pour résoudre le problème, en permettant aux monstres d’utiliser les portes pour… voyager dans le temps et atteindre les générations humaines… du passé ! Retour dans les années 50, quand la peur régnait dans les foyers et que les super-vilains semblaient partout… A noter que les monstres ne respectant pas les règles sont isolés dans le passé, comme le yéti ou peut-être l’oncle de Luca qui ressemble drôlement aux monstres de Monstres et cie. Ce qui veut dire qu’une quatrième entité est en fait présente dans l’histoire (et justifierait peut-être les pouvoirs magiques de certains personnages) !
Et si je vous disais à présent que la théorie Pixar n’était autre qu’une boucle temporelle ? La petite Boo du passé, obsédée par sa rencontre avec Sully, cet… ours…? a tout fait pour retrouver son ami. Jusqu’à rencontrer quelqu’un d’autre qui se transforme en ours géant : Mei dans Alerte Rouge. Jusqu’à reconstruire une porte, voyager dans le temps… Et transformer elle-même une autre personne… en ours. Boo de Monstres et Cie n’est autre que la vieille sorcière de Rebelle. On retrouve d’ailleurs dans sa hutte unes gravure en bois de Sully et d’un camion Pizza Planet !
“Heart Fire!!!”
Chez Pixar, tout tourne autour de trois entités qui coexistent et se connectent : les humains, les animaux et les machines. On remarque un schéma récurrent : les animaux non domestiqués sont intelligents, capables de se débrouiller seuls, tandis que les humains et les machines apprennent et interagissent par le lien qu’ils créent entre eux.
Mais ce qui fait vraiment battre le cœur de cet univers, ce qui l’alimente, c’est la mémoire. Le “trust bridge” (dans En Avant, mais aussi dans Élémentaire, Coco, Soul…) est possible grâce au “feu intérieur” (“Heart Fire”) des personnages. Ce n’est rien d’autre que l’amour transformé en énergie, qui crée et entretient des souvenirs capables de propulser tout l’univers Pixar. Cette énergie est vitale, littéralement : on le comprend dans Cars, où une crise énergétique menace les voitures, dans Monstres et Cie et même dans Toy Story.
Dans Toy Story, Siffli tombe malade parce qu’Andy l’oublie ; dans 1.001 Pattes, Hopper contrôle les fourmis en leur faisant oublier la vérité ; dans Le Monde de Dory, s’oublier soi-même est le pire qui puisse arriver. Vice-Versa nous montre à quel point les souvenirs façonnent l’identité de Riley et ses émotions ; dans Là-Haut, Carl transporte la mémoire d’Ellie comme un bagage ; dans En Avant, Barley est hanté par son souvenir de ne pas avoir pu dire au revoir à son père et Ian cherche à créer n’importe quel souvenir avec lui. Wall‑e sauvegarde la mémoire des humains sur Terre en regardant Hello, Dolly! et en conservant leurs objets. Même dans Rebelle ou Monstres et cie, on peut imaginer que la sorcière a choisit de rester dans le passé de Sully pour être sur qu’il ne sera jamais oublié, créant une loop temporelle : si l’on se souvient de lui dans le passé, son futur est inévitable. À travers tous ces films, Pixar nous montre que se remémorer ceux qui nous ont précédés n’est pas seulement sentimental : c’est vital.
Et la boucle est loin d’être bouclée : avec Toy Story 5, Gatto, Coco 2 ou Les Indestructibles 3, j’ai hâte de voir comment Pixar tissera encore de nouveaux ponts dans cette immense tapisserie !








